• Le langage

    Qu'est-ce que le langage ?

    Source : http://philolycee.free.fr

    LE LANGAGE

     Introduction

     Nos connaissances et les difficultés qu'elles soulèvent ne viennent-elles pas de notre façon de connaître ?
    Or, qu'est-ce qui caractérise notre façon de connaître ?
    Par quel moyen connaissons-nous sinon par la pensée (conscience) et le langage.

     La philosophie analytique considère depuis longtemps que c'est le langage qui est en cause.
    Il suffit de rappeler l'adoption par les sciences d'un langage formel, sans équivoque.
    C'est donc peut-être l'outil linguistique qui est en cause.
    Pourtant n'est-ce pas faire un peu vite la part belle à la pensée ?
    Quel est donc le lien entre le langage et la pensée ?
    Le langage n'est-il qu'un outil pour la pensée ?

     

    I. Le langage, un outil de la pensée ?

     1) Le langage, un moyen de communication ?

     Peu de choses nous sont aussi familères que le langage.
    Aussi loin que nous nous souvenons, nous parlons.
    Ne définit-on pas l'homme comme homo loquens ?

     Nous recourons sans cesse au langage ;
    mais nous ne lui prêtons pas d'attention pour autant.
    Car ce n'est pas le langage qui importe mais ce que nous avons à dire.
    Le langage est comme un outil plus ou moins efficace.
    Il se rappelle à nous lorsqu'il n'exprime pas correctement notre opinion.
    En revanche, lorsqu'il l'exprime correctement, nous l'oublions.
    Le langage est donc un outil de communication.

     Le langage permet de communiquer.
    Il permet de transmettre des informations.
    La chose est évidente.
    Et pourtant, conclure que le langage est seulement un moyen de communication est peut-être hâtif !

     N'y a-t-il pas d'autres usages du langage que ceux de la communication ?
    Qu'en est-il du monologue intérieur ?
    Consiste-t-il lui aussi à se communiquer une information ?
    Il y a là un usage du langage qui n'implique pas transmission d'information.
    D'autre part, on peut aussi communiquer sans langage.

     Qu'est-ce que communiquer ?
    Communiquer, c'est transmettre une ou des informations.
    On a alors transfert d'un message et utilisation de ce message.
    Le champ de la communication est plus vaste que le champ du langage.

     La cybernétique étudie certaines formes de communication sans langage.
    La cybernétique est la théorie qui étudie les mécanismes d'auto-régulation d'un système artificiel (machine) ou vivant : système de rétro-contrôle ou feed-back.
    Exemple : la machine à vapeur ou le thermostat.

     La transmission de l'information consiste à donner un ordre !
    Il s'agit d'in-former : changer la forme, agir sur,...et faire réagir.

     L'informatique ne procède pas autrement.
    Quand elle a recours au langage binaire (0 et 1).
    1 déclenche une impulsion électrique.
    0 ne déclenche pas d'impulsion électrique.

     
    2) Langage et communication ne sont pas identiques

     Etude du texte de Benvéniste : "Communication animale et langage humain"

     

    §4.
    1ère différence énoncée par Benveniste entre langage et communication :
    La communication peut d'abord être caractérisée par sa limitation.
    Le message ne suscite pas une réponse mais une conduite.
    Et cette conduite doit être rigoureusement distinguée de la réponse.
    Pour l'homme, la conduite tient souvent lieu de réponse :
    Ne pas répondre, c'est exprimer son mécontentement.
    Mais il arrive aussi que la conduite soit dépourvue de toute signification !
    C'est le cas lorsque le message donne un ordre (ex. : l'officier s'adressant au soldat).
    Dans ce cas, le message n'attend pas de réponse mais une action.
    Il y a donc lieu de dissocier conduite et réponse.

     Par conduite, il faut entendre "réaction comportementale" ;
    Le message de l'abeille en fait agir une autre.
    Il n'y a donc pas circularité ou échange réciproque.
    Le message ne transite jamais que dans un sens.
    Cette absence de dialogue interdit tout élaboration commune d'une information.
    Il n'y a pas d'enrichissement de l'information par le destinataire.

     

    " Le dialogue (...) condition du langage humain " :

     Si la communauté animale se caractérise par son "unilatéralité" i.e. l'absence de réponse, c'est donc faute d'une telle circularité qu'il est inapte à revendiquer le statut de langage.
    La caractéristique essentielle est cependant ailleurs :
    " Nous parlons à d'autres qui parlent, telle est la réalité humaine "
    Dans le langage humain, il s'agit sans doute moins de faire agir autrui que de s'adresser à lui et de trouver chez lui un certain "répondant", "résonnance" ou "écho" i.e. un autre Moi.
    Autant de raisons qui font qu'il ne me viendrait pas à l'esprit de m'adresser à mon ordinateur.

     

    §5. Différence suivante : limitation du contenu des messages.
    Le message ne peut concerner qu'un seul type d'objet.
    Ceci l'oppose aux contenus illimités du langage humain.
    On peut parler de tout et de rien.
    L'absence de limitation du contenu est la condition de la créativité.
    En outre, le symbolisme chez l'abeille " consiste en un décalque de la situation objective. "
    Autrement dit, le symbole est une reproduction stricto sens de la réalité.
    Le symbole colle à la réalité.
    Ceci explique le caractère limité du contenu des messages.
    A l'inverse, dans le langage humain, le symbole ne colle pas à la réalité signifiée.
    En effet, il suffit de se souvenir que des symboles différents peuvent signifier la même chose : la ville lumière, la capitale de la France, la capitale de la mode, Paris.
    Pas de rapport nécessaire entre ce ce que l'on veut dire et la façon de le dire !
    Pour dire quelque chose, il n'y a pas qu'une seule manière de le dire !
    Seul le langage huùain comporte une indépendance du symbole par rapport à son référent i.e. du mot par rapport à la chose.
    On peut supposer que cette indépendance relative du symbole explique la possibilité de parler pour parler sans que l'on soit automatiquement renvoyé à la réalité concrète d'une chose déterminée.
    Autrement dit, cela explique la possibilité de discourir sur des généralités et du dialogue compris comme circularité du langage.

     

    §6. " Le message des abeilles ne se laisse pas analyser " :
    On ne peut le décomposer en éléments signifiants.
    C'est l'entité (le message en son entier) qui a un sens.
    Alors que dans le langage humain, les messages sont eux-mêmes composés d'éléments (morphèmes : mots) qui ont eux-mêmes une signification.
    Ces mots peuvent être réagencés autrement pour singifier autre chose.
    On procède ainsi par combinaison.
    Si le nombre des combinaisons est illimité, elles obéissent tout de même à des règles.
    Ce sont les règles de syntaxe.
    On ne combine pas n'importe comment les mots entre eux.
    Ex : "couleur vraie rouge" ne constitue pas une phrase.
    Les morphèmes sont eux composés d'un nombre limité d'éléments : les phonèmes.
    D'une langue à l'autre ce ne sont pas les mêmes.
    Ne pas les respecter c'est s'exposer à être incompris.
    En francais les sons "p" et "b" sont différents.
    Ce n'est pas le cas en chinois.
    Ils sont affaire de convention.

     

    Conclusion :
    Le langage diffère de la communication en qu'il procède par symbole et non par signaux.
    L'animal ne comprend i.e. n'interprête pas des symboles ;
    Il décode des signaux et réagit par un comportement conforme.
    Dans un cas, il y a une part d'initiative personnelle, une marge de liberté, d'inovation.
    Et dans l'autre cas, il y a l'instinct et de l'automatisme.

     

    Analyse de G.Gusdorf :

     " Le chimpanzé peut émettre certains sons, il pousse des cris de plaisir ou de peine. Mais ces gestes vocaux demeurent chez lui soudés à l'émotion. Il ne sait pas en faire un usage indépendant de la situation dans laquelle ils surviennent. " (p.9 La parole)

     L'animal est capable d'expression.
    Mais les signes ne sont pas indépendants de ce qui est exprimé.
    Les signes sont le "décalque" de la réalité. (Benvéniste).
    Gusdorf lui dit qu'ils sont "soudés".
    Le signe et son référent sont indissociables.
    Donc l'animal peut recourir le signe seulement sous l'impulsion de l'émotion.
    L'expression doit être provoquée par l'émotion.
    L'initiative de l'expression ne dépend pas de l'animal.
    Alors que l'homme peut parler librement du monde.
    D'autre part, si le signe et son référent sont indissociables et donc dépendants
    dès lors, l'animal ne peut pas choisir la manière de l'exprimer.
    Telle émotion provoque automatiquement un signal spécifique.

     " L'animal ne connaît pas le signe, mais le signal seulement, c'est-à-dire la réaction conditionnelle à une situation reconnue dans sa forme globale, mais non analysée dans son détail. Sa conduite vise l'adaptation à une présence concrète à laquelle il adhère par ses besoins, ses tendances en éveil, seuls chiffres pour lui, seuls éléments d'intelligibilité offerts par un événement qu'il ne domine pas, mais auquel il participe. Le mot humain intervient comme un abstrait de la situation. Il permet de la décomposer et de la perpétuer, c'est-à-dire d'échapper à la contrainte de l'actualité pour prendre position dans la sécurité de la distance et de l'absence. " (p.10)

     L'animal a affaire à un signal.
    Ex.: le cri d'alarme sème automatiquement la panique au sein du groupe et provoque la fuite.
    De quel manière, ce cri rend-il compte de la situation ?
    Il ne décrit pas la situation : la présence d'un prédateur dissimulé.
    Ce cri est tout d'abord une réaction instinctive, impensée.
    Ensuite, ce cri ne rend pas compte du détail de la situation.
    Il ne décrit ni la nature du danger (qui est le prédateur), son nombre (combien), sa distance, etc.

     L'animal a un rapport au monde qui est de l'ordre du vécu, de l'éprouvé ;
    à ce titre, il le subit.
    Le cri de surprise est purement réactif ;
    il n'exprime rien sur le monde.
    L'absence de distance entre le signe et le référent est source de fusion.
    L'animal vit dans la "fusion avec" les choses (confusion) .
    Il lui manque le filtre des mots qui lui permettrait de tenir le monde à distance.

     Le signe (langage) permet de dire la chose absente.
    Et le signe générique confère une certaine maîtrise du monde.
    A travers les signes, l'homme se donne un doublet du monde.
    Parler de sa représentation du monde permet ensuite d'y agir.
    La communication ne donne pas à l'animal la maîtrise du monde.
    Elle ne lui donne pas un substitut, un symbole abstrait du monde.
    Le langage (abstrait) arrache à l'immanence du monde.
    Nous ne sommes pas immergés dans le monde.
    Nous ne nous contentons pas de vivre ; nous existons.
    Exister, c'est "être hors de".
    Se tenir en dehors des choses.
    Pour cela, il faut un point de vue qui surplombe, qui domine les choses.
    Cette position, c'est le langage qui nous le donne.

     
    3) Le langage est plus riche que la communication :

     Le langage diffère de la communication par le libre jeu de la pensée.
    La communication animale (les symboles) sont figés, soudés à la chose.
    Alors que, dans le langage, il y a du jeu, de l'indéterminé :
    l'équivocité du symbole fait qu'il ne désigne pas 1 seule chose.
    On peut même assigner un nouveau sens à un symbole : métaphore.
    Le langage offre ainsi des possibilités ou virtualités de sens.
    Le sens existe en puissance et la pensée l'actualise.
    c'est-à-dire qu'il achève cette détermination.
    Un sens est alors choisi.
    A ce titre, toute compréhension est interprétation.
    La condition du langage en acte, c'est la pensée !

     

    Comment s'exerce le choix de la pensée ?

     Parler, c'est être en mesure de comprendre la relation entre le concept et le référent.
    Pour avoir un libre usage du langage, il faut la pensée.
    La pensée est la condition du langage.

     
    II. Quel rapport entre la pensée et le langage ?

     1) Pas de langage sans pensée

     Rousseau Discours sur l'origine des langues ch.1, (Folio/Essais p.64-65)

     Thèse développée par Rousseau :
    Le langage ne dépend pas d'un organe spécifique.
    Il dépend d'une faculté à mettre en oeuvre ces organes pour parler.
    Ce qui importe, c'est donc cette faculté.
    Si l'homme n'était pas doté de tels organes, cette faculté aurait trouvé d'autres moyens.
    Cette faculté est propre à l'homme.
    Rousseau n'exclue pas l'idée que certains animaux possèdent la communication.
    Mais il y a une différence essentielle.
    L'une est une langue naturelle, innée, fruit de l'instinct.
    Alors que l'autre relève de la convention ; elle est acquise.
    Et, elle est susceptible d'évoluer.
    La convention et l'évolutivité impliquent que le langage humain est le fruit de l'intelligence.
    Cette thèse de Rousseau est surprenante de modernité.

     On trouve chez le singe supérieur et l'homme les mêmes organes nécessaires à la parole :
    des cordes vocales, certaines structures cérébrales, la langue, la bouche et l'appareil auditif.
    Donc, non seulement il n'y a pas d'organe spécifique à la parole.
    Mais, ces organes ne sont pas en priorité destinés au langage.
    Ex. : Les poumons servent à respirer.
    La parole emprunte des organes.
    Ceci suffit à montrer que la parole n'est pas le fruit d'une production physiologique.
    Il ne suffit pas d'avoir des organes pour parler !
    Pour parler, il faut quelque chose de plus.
    Quelque chose qui n'est pas de nature organique : la pensée.
    En ce sens, la parole dépasse la simple production organique, elle la transcende.
    C'est donc bien la pensée qui est la condition du langage.

     

    2) Pas de pensée sans langage.

     Hegel Philosophie de l'esprit § 463, Remarque (Ed. PUF, p. )

     Hegel réfléchit au rapport entre le mot et la pensée.
    Sans les mots, nos pensées sont indéterminées et fictives
    ou encore confuses et inauthentiques.
    Sans les mots, la pensée n'est qu'un flux de conscience.
    Les mots donnent à la pensée une "forme objective".
    La "forme objective" peut s'entendre en deux sens :
    c'est l'idée d'objet et l'idée d'objectivité.
    En effet, les mots sont à la fois des objets concrets, matériels
    mais ils sont aussi un gage d'objectivité.
    C'est cette forme objective du mot appliquée à la pensée, qui la fait sortir de l'indifférenciation et de la confusion dans laquelle elle se trouvait.
    Cette forme objective est une forme externe étant donné que ce n'est pas en nous que nous découvrons les mots.

     Le mot a une existence physique et notamment sonore.
    Ainsi le mot joue-t-il le rôle de réceptacle physique pour la pensée.
    Il devient le point de rencontre le plus abouti entre l'esprit et la matière.
    Il est le signe grâce auquel je peux réellement penser une idée déterminée.
    Si ce signe venait à disparaître alors son sens se partagerait entre d'autres signes, à savoir ses synonymes ;
    et l'on cesserait d'avoir accès à l'idée elle-même ;
    l'idée se trouverait alors confondue avec d'autres idées.

     Il est vain de vouloir penser sans les mots.
    Le mot n'est pas un obstacle à l'expression de nos pensées.
    Il en est la condition.
    Souvent, on accuse le langage d'imperfection ;
    on lui reproche de ne pas exprimer correctement nos pensées.
    Pourtant Hegel déplace le soupçon :
    n'est-ce pas plutôt notre pensée confuse qui est en cause ?
    Souvent, on dénonce la limite du langage ;
    on prétend qu'il y a de l'inéfable.
    On ne pourrait pas tout dire, et surtout pas l'essentiel : Dieu.
    De sorte que la vraie connaissance serait contemplative et silencieuse.
    Mais sur quoi repose cette thèse sinon sur une croyance ?
    N'est-ce pas plutôt une illusion voire une solution de facilité ?
    Car la pensée sans les mots est une pensée encore inachevée.
    C'est une pensée en attente d'être formulée.
    Ce qui est privé de forme, l'informe, n'est pas vraiment pensable.
    Et ce n'est pas non plus vraiment de la pensée.
    Il y a plus de mystère parce que plus de confusion dans cette pensée sans forme.
    Mais la pensée confuse est sûrement moins parfaite que la pensée claire.

     Certes, il ne suffit pas de recourir aux mots pour que notre pensée soit intelligente.
    Mais ce n'est pas tant la faute du langage que de la pensée qui est absente.
    Une parole creuse, c'est une parole sans pensée véritable.
    En revanche, si la pensée est bien présente, si elle s'élève à la rationalité de la chose alors le mot ou le langage seront aussi rationnels !
    Ils n'y parviennent pas l'un sans l'autre !
    Ainsi l'intelligence avec l'appui des mots peut accéder à la compréhension la plus élevée des choses.

     Hegel postule la possibilité pour le langage et la pensée d'accéder à la connaissance rationnelle des choses. Au fond, il n'y a pas en droit de limite à la rationalité.
    Il ne nie pas l'existence d'une expérience subjective indicible.
    Il reconnaît son existence.
    Mais au même titre que toute expérience absolument unique, proprement singulière et purement subjective, elle est finalement la plus pauvre car on ne peut rien en dire.
    (cf. la Phénoménologie de l'esprit chapitre I : la certitude sensible)

     

    3) Le langage est la médiation indispensable de toute pensée.

     Si le langage est l'instrument de la pensée,
    la pensée ne peut se passer du langage.
    L'examen des 2 parties qui précèdent ont permis d'étudier le rapport entre langage et pensée.
    On a cherché à penser la prééminence de l'un des deux.
    Or, la fin du texte de Hegel donne à penser qu'il n'y a pas de prééminence.
    Il s'agit plutôt d'une étroite interdépendance puisqu'ils ne peuvent être l'un sans l'autre.
    On peut même supposer que leur évolution se fait conjointement.
    Ainsi la maîtrise de notre pensée dépend de notre langage et réciproquement.
    Pour forger de nouveaux concepts, je dois maîtriser parfaitement ceux dont je dispose déjà.

     

    III. Le langage comme horizon de la pensée

     1) Le langage infléchit notre perception (vision) du monde

     L'un des reproches adressé au langage, c'est d'être un obstacle à l'expression de nos idées.
    On pourrait également suggérer que le langage voile la réalité.
    Rappelons-nous qu'en gallois un seul terme désigne le bleu et le vert.
    Ainsi un terme désigne 2 réalités distinctes pour la langue française.
    Or en nommant ces 2 couleurs d'un seul terme, le gallois ne tend-il pas à les confondre.
    Et, du coup, ne dissimile-t-il pas quelque chose ?
    Dès lors, pour remédier à cette insuffisance, ne faudrait-il pas forger un langage qui comporte autant de mots qu'il y a de nuances à percevoir dans le monde ?
    Ainsi aurait-on la garantie que le langage n'est pas dissimulateur ?
    Mais un tel langage ne devient-il pas alors inutilisable ?
    Car le monde comporte une infinité de nuances et le langage devrait en comporter tout autant.

     
    Bergson "Le langage nous éloigne des choses "
    (J.Russ p.434 texte n°4)

     Bergson part d'un constat : Nous ne voyons pas les choses telles qu'elles sont.
    Nous ne voyons pas les choses mais telles que les mots nous les montrent.
    Entre les choses et nous, il y a le filtre des mots.
    Et les mots sont comme des étiquettes sur les choses ;
    ils abordent les choses dans leur généralité ;
    les mots ont pour fonction de nous donner une emprise sur les choses.
    Les mots ne servent pas tant à connaître mais à agir.
    Il s'agit d'ailleurs d'une attitude "naturelle".
    C'est notre rapport naturel aux choses.
    C'est comportement très courant à l'égard des choses.
    Cela est lié à un " besoin " ou encore à une utilité.
    Inconsciemment, nous avons une approche utilitaire du monde.
    Et cette tendance se trouve renforcée par le langage.

     Nous regardons les choses à travers le filtre des mots.
    Nous procédons ainsi par " économie " ou souci d'efficacité.
    En effet, les mots désignent ce qu'il y a de générique dans la chose.
    Ils désignent ce qu'il y a d'identique, de commun, d'assimilable.
    Du coup, les traits singuliers sont gommés.
    Les mots nivellent la réalité. (cf. critique nietzschéenne)
    Les mots font entrer la réalité dans le moule des mots.
    Ceci rend certes les choses manipulables.
    Mais il s'ensuit un apauvrissement du réel !
    Le mot renvoie donc à la forme générique de la chose.
    Et la chose elle-même, dans ce qu'elle a d'unique, passe inaperçu.
    Toute la diversité de la chose tombe dans l'oubli

     Les mots ne voilent pas seulement le monde extérieur ;
    ils voilent également notre vécu psychique i.e. notre intériorité.
    N'y a-t-il pas un écart entre la réalité intime sentie et la réalité pensée ?
    La réalité pensée n'est-elle pas appauvrie par rapport à la réalité pensée ?
    Il y a deux façons de se rapporter à soi-même.
    La première consiste simplement dans le sentiment que l'on a de soi-même ;
    ce que l'on perçoit alors est chaque fois unique et singulier.
    Il s'agit d'une tonalité particulière qui le rend absolument unique.
    Chaque moment de notre existence est unique,
    car chaque moment est chargé d'une histoire qui ne cesse de s'amplifier.
    Ce que je vis maintenant est enrichi d'une façon toute nouvelle par tout ce que j'ai déjà vécu.

     L'autre façon consiste à se rapporter à soi-même par la pensée.
    Mais quand je procède par la pensée, je suis toujours dans ou à la limite de la généralité.
    On ne retient la chose que dans sa formulation banale.
    C'est sans doute là ce qui me permet d'affirmer qu'il est impossible d'exprimer certains sentiments.
    Ce qui rend la chose unique n'est pas saisi ;
    la singularité est manquée.

     On peut soupçonner que cette singularité soit accessible uniquement pour l'artiste.
    L'usage de la langue chez l'artiste n'obéit pas à une visée utilitaire !!!
    Mais, en faisant un tel choix, l'artiste se "marginalise".
    Ce serait là le prix à payer.

     Nous vivons donc au contact d'une réalité générique.
    Un monde intermédiaire qui possède son unité, sa cohérence.
    Un monde dont je ne suis pas obligé de sortir.
    Je peux ma vie à passer à côté de cette réalité singulière.
    Un monde dans lequel je m'a ccomplis par l'action efficace et la production.
    On s'y laisse absorber par le souci d'une entreprise sans fin.
    Car on n'a jamais fini d'être performant : cf. " volonté de puissance ".
    Et nous vivons alors dans ce no man's land à côté de notre intériorité et du monde dans toute sa richesse.

     

    Conclusion :

     Le langage est donc source d'aveuglement :
    il nous présente les choses à travers leur forme générique ;
    et il nie par la même occasion ce qu'il y a de singulier et d'authentique.
    Ce n'est pas seulement le langage qui est en cause ;
    mais le système du besoin dont nous demeurons prisonniers.
    Dès lors, il importe d'être vigilant dans notre maniement de la langue.
    Mais cela n'a rien d'irréversible.
    Puisque les artistes parviennent à s'affranchir du langage et à exprimer cette réalité telle qu'elle est.

     Si les mots s'immiscent entre le monde et nous, la connaissance ne risque-t-elle pas d'en être affectée ?

     
    2) La langue (esprit collectif) détermine nos pensées :

     Gramsci "Philosophie spontanée" (T.4 p.390 Hatier)

     Gramsci s'opposait à un préjugé concernant la philosophie.
    La philosophie serait trop difficile et une affaire d'érudits.
    La philosophie n'est pas inaccessible.
    Il n'est pas question ici de la philosophie académique ou universitaire.
    Sans le savoir; les hommes sont d'emblée au contact de la philosophie.
    Inutile de faire de longues études pour commencer à philosopher.
    Tout le monde pratique d'emblée déjà une certaine philosophie.
    Cette philosophie, Gramsci l'appelle "philosophie spontanée".
    Nous sommes spontanément philosophes parce qu'il y a une philosophie dans le langage.
    Le langage est " un ensemble de notions et de concepts déterminés et non pas seulement un ensemble de mots grammaticalement vides de contenu " .
    Le langage n'est pas neutre !

     Il véhicule un état d'esprit, une vision du monde.
    Et il prédispose à une certaine conception de la vie, à certaines valeurs, etc.
    Il est porteur d'une certaine philosophie, d'une certaine "conception du monde" (l.16).
    Ainsi d'une langue à une autre, on a affaire à une autre "conception du monde".
    Ces différentes visions du monde explique qu'il n'y a pas toujours de traduction littérale.
    Certains termes n'ont pas leur équivalent en français.
    Ex. le terme allemand "Dasein" : existence, présence, être là.
    "Aufhebung": lever, supprimer, ramasser, ranger, dépasser,...

     Humboldt est l'un des premiers a avoir souligné cette idée que chaque langue véhicule une conception du monde qui lui est propre.
    Aussi, quand nous parlons ou pensons à l'aide de notre langue, nous nous trouvons insidieusement orienté par notre langue.
    Par exemple, les scientifiques français qui travaillent en langue anglaise se rendent compte qu'ils adoptent progressivement une façon différente de poser les problèmes qui tient essentiellement à l'usage de la langue.
    La langue anglaise, par exemple, est une langue du concret, très peu abstraite.
    Cela se voit notamment à propos de la "particularisation lexicale".
    Pour un même mot français, l'anglais dispose souvent de plusieurs termes selon la fonction.
    Exemple : bois se dit de façon générale "wood" et de façon particulière "timber" (bois à la coupe)

     
    Platon dans la Lettre VII étudie le rapport entre le mot et l'idée.
    Pour Platon, le mot est le signe, l'indice de la chose.
    Il a pour principale fonction de renvoyer la pensée à l'idée.
    Le mot "table" me renvoie à l'idée de table, à une idée purement intelligible.
    Or, dit Platon, il n'est pas rare que le langage ne disparaisse pas devant l'essence.
    Et que le mot se montre comme s'il était plus important que l'idée.
    Comme si le regard se laissait effectivement absorber par les mots.
    Le travail du poète est peut-être de cet ordre.
    Le poète fait chanter les mots et leur fait dire quelque chose qui n'existe pas.
    Le langage devient alors trompeur ; il fait naître des apparences, des choses qui n'existent pas.
    Un peu comme le peintre joue des effets de perspective pour donner l'illusion d'une profondeur.
    Pour Platon, le poète n'est pas le seul à recourir à cet usage du langage.
    Il y a aussi le sophiste, plus pernicieux encore, qui grâce au langage produit des nuages de fumée.
    Le langage peut ainsi devenir source d'illusion, mensonger !
    Le rôle du philosophe est alors de remettre le langage à sa place i.e. rétablir le lien avec l'idée.
    Autrement dit, rétablir le juste rapport entre le mot et l'idée.
    Il faudrait "rectifier" le langage.

     La remarque de Gramsci ne va pas jusque-là.
    Il se contente d'attirer l'attention sur le discours, la philosophie sous-jacent à chaque langue.
    Le propos de Gramsci est de se libérer de se déterminisme de la langue pour en limiter les effets ou au moins pour ne pas en être complètement ignorant.
    Gramsci postule donc la possibilité de s'en affranchir au moins dans une certaine mesure.

     Le discours de Gramsci semble moins radical mais il soulève une question essentielle :
    N'y a-t-il pas des langues mieux faites ?
    N'y a-t-il pas des conceptions du monde plus justes, plus riches ?
    N'y a-t-il pas des langues plus appropriées pour penser ?
    Y a-t-il des langues propres à philosopher ?

     Heidegger aurait dit que le jour où les français se mettraient à philosopher, il commenceraient à parler allemand...

     Etude du texte de Bergson T.8 in Manuel Hatier p.110 (l.1

     Le langage opère un découpage de la réalité.
    Le français fait passer une "coupure" entre la couleur verte et la bleue,
    Là où le gallois ne voit qu'une seule entité.
    Le langage organise le monde.
    L'organisation obéit aux besoins de la société.
    Ainsi à chaque peuple, à chaque langue, sa vision du monde.

     A l'instar de Platon, Bergson remarque que le philosophe se laisse parfois abuser par le langage au sens où il pense dans le cadre défini par le langage.
    Le philosophe ne remet pas en cause l'organisation établie par le langage.
    Il oublie que le langage est spontanément porteur d'une certaine philosophie, d'une certaine représentation, d'une certaine vision du monde.
    Ainsi pense-t-il à l'aide des étiquettes au lieu de penser les choses-mêmes !
    Il a accès au monde non pas tel qu'il est mais tel qu'il apparaît dans les mots.

     Ainsi les problèmes que pose le philosophe sont préorientés par le langage.
    Ce sont moins des problèmes suscités par le monde réel que des problèmes suscités par le langage.
    Dès lors, philosopher revient seulement à faire parler le langage au lieu de faire parler le monde.
    Philosopher consiste à examiner les articulations proposées par le langage.
    C'est se focaliser sur les critères linguistiques i.e. ceux que le langage reconnaît comme acceptable ou non et donc ce qu'il permet de dire ou pas
    A titre d'illustration, il suffit de penser à l'alternative binaire du principe du tiers exclu:
    si telle thèse n'est pas vraie alors elle est ipso facto fausse ;
    ou encore, c'est la thèse contraire qui est vraie.
    Cette façon de penser conduit à recourir à la démonstration par l'absurde (anagogique).
    Dans la Critique de la raison pure, Kant dénonce ce procédé :
    En effet, on démontre une thèse en montrant l'impossibilité de la thèse contraire.
    Ex. : le temps est infini, car la finitude mène à une contradiction.
    Si je peux penser un premier moment du temps, je dois pouvoir le penser comme précédé d'un moment antérieur.
    Or, c'est oublier que les 2 thèses peuvent être mal formulées ou mal posées.
    Mais, c'est de toute façon le propre du langage de proposer une alternative de type : oui/non, vrai/faux, sûr/incertain, précis/approximatif,...
    Cette critique est développée par Nietzsche dans Par delà le bien et le mal (§229)

     Benvéniste "Catégories de pensée et catégorie de langue" (Ch.6)

     Benvéniste adhère également à cette thèse de Bergson.
    Il écrit : " C'est ce qu'on peut dire qui délimite et organise ce qu'on peut penser. " (p.70)
    Dans cet article, Benvéniste s'intéresse aux "catégories" de la métaphysique aristotélicienne.

     Qu'est-ce que ces catégories ?
    Les catégories sont les "qualités qui peuvent être attribuées à un objet" ;
    Ce sont les caractères principaux de tout ce qui est.
    Les caractères fondamentaux que l'on peut connaître à propos de toute chose.
    Aristote dégage les catégories par le questionnement.
    Il y a selon Aristote 10 catégories : la substance ou essence, la quantité, la qualité, la relation, le temps, le lieu, la situation, l'action, la passion, l'avoir.
    Ce sont les différentes modalités de l'être.
    Ce que l'on peut dire de toute chose.
    Les différentes caractéristiques que l'on peut retrouver à propos de toute chose.
    La plus centrale ou la plus essentielle des catégories est l'être, car la plus universelle.
    Toutes les choses " sont " dans une certaine mesure.
    A ce titre, elles ont l'être en commun.
    Dieu lui-même ne fait pas exception.

     Ces catégories sont donc les choses qu'il y a à connaître dans la réalité.
    Toute chose est soit substance, soit attribut, soit accident.
    Elle est dans l'espace ou le temps, active ou passive, dans une certaine situation ou état, etc.
    Il s'agit des différents caractères de la chose.

     Selon Benvéniste, ces différents aspects de la chose sont, en fait, davantage issus du langage qu'ils ne sont trouvés dans les choses.
    Ce qui ne veut pas dire que ces catégories ne correspondent pas à une certaine réalité.
    Cependant, ces catégories proviennent de la grammaire grecque.
    Aristote retrouve dans la langue grecque des prédicats qui sont ceux de sa langue.
    Ainsi, la philosophie occidentale a hérité la question de l'être de la langue grecque.
    La découverte de cette problème était donc contingente.
    Elle dépendait de la structure grammaticale d'une langue.
    Or toutes les langues n'ont pas la même structure grammaticale.
    En effet, l'auxiliaire être n'a-t-il pas toujours le même rôle central dans la langue.
    Il suffit d'examiner des langues qui ne soient pas indo-européennes.
    Et, c'est là ce que fait Benvéniste avec la langue "ewe" (Togo).

     Cf. p.71-72 " Dans la langue ewe (parlée au Togo...

     1er point à noter : " A l'intérieur de la morphologie ou de la syntaxe ewe, rien ne rapproche ces 5 verbes entre eux. C'est par rapport à nos propres usages linguistiques que nous leur découvrons quelque chose de commun."
    Selon le champ auquel il s'applique, le verbe être se dit tout autrement.
    Rien n'indique au togolais qu'il y ait un rapprochement possible.
    Rien n'indique qu'il y ait entre ses différentes manières de dire un éventuel dénominateur commun i.e. une manière commune de dire.
    C'est la langue grecque qui révèle une telle possibilité.
    Et s'il y a découverte d'une problématique de l'être par la philosophie grecque, c'est parce que la langue leur a montré le chemin :
    " La structure linguistique du grec prédisposait la notion d' "être" à une vocation philosophique. "

     _ le langage maintient les illusions, idéologies,...

     _ Nietzsche (p.387 J.Russ)

     On a déjà mentionné avec Bergson le fait que le langage induit en erreur.
    Il fait barrage ; il empêche de connaître la réalité dans sa singularité.
    En particulier, il montre que la mécompréhension du temps et de la conscience
    provient du fait que nous formalisons à l'aide du langage ce que nous éprouvons.
    Ainsi toute son entreprise philosophique vise-t-elle à retrouver le " contact " avec les choses.
    Le procédé qu'il adopte est l'intuition.
    On a vu également avec Platon qu'il pouvait y avoir un usage mensonger du langage.
    En effet, cet usage consiste à produire des apparences à partir d'un jeu de mot, c'est-à-dire en mettant les mots en avant, en scène pour produire un artifice qui retiendra toute l'attention.
    Cet usage mensonger est celui du sophiste.(cf. Gorgias)
    Il y montre que le langage est un outil de manipulation et donc de domination.

     A-t-on fait le tour de la critique ?
    Sommes-nous allés au bout de la critique ?

     Non, il reste encore une critique _ sans doute la plus radicale de toutes.
    Celle de Nietzsche. Mais que l'on pourrait retrouver chez tous les théoriciens du soupçon : Freud, Marx, ... mais aussi dans la sociologie contemporaine.
    En quoi consiste cette critique ?
    Elle attire l'attention sur le fait que dans le meilleur cas le sophiste a conscient d'utiliser le langage pour en faire un outil de domination.

     Or, ce que dénonce Nietzsche, c'est le discours inconscient propagé par le langage.
    En effet, le plus grave n'est peut-être pas que l'on manque le réel.
    Mais que l'on tombe dans la " croyance " en un monde imaginaire.
    En effet, ce qui caractérise notre langue, c'est qu'elle opère un nivellement.
    Elle épure la nature de sa diversité foisonnante.
    Elle ne retient les choses que dans leur identité.
    Elle construit une identité factice et donne l'illusion qu'elle est une réalité.
    Il dénonce une telle attitude.
    C'est un manque de probité, une facilité.
    On adapte donc la réalité à des formes dont on dispose déjà.
    Pas de confrontation avec le réel, avec l'inconnu.
    Puisque l'on ramène tout à du déjà connu.
    Cette attitude est révélatrice d'une crainte et d'une faiblesse.
    Ne pas savoir affronter la nouveauté protéiforme, toujours changeante ;
    cela dénote une fragilité constitutionnelle.
    Ce sont les " faibles "qui procèdent ainsi.
    C'est-à-dire ceux qui ne sont pas réellement viables.
    Ceux pour qui ne pourraient supporter le contact avec cette richesse.
    Bref, le langage est un moyen de défense.
    Mais il est aussi le véhicule d'une croyance.
    Pour dissimuler cet usage du langage, il faut lui trouver une caution.
    Il faut justifier cette démarche.
    Justifier l'existence de ces formes ou catégories auxquelles on ramène le réel.
    Justifier la croyance en un monde métaphysique, un " arrière-monde " moins dangereux.

     Or, il faut se demander d'où viennent ces formes, ces catégories de l'entendement ?
    Elles sont héritées de ceux qui nous ont précédés.
    En effet, les idées sont assimilées progressivement par notre culture.
    Il y a en quelque sorte un travail de persuasion y compris des philosophes.
    Pour Nietzsche, Platon est le plus grand des manipulateurs.
    Il nous a fait croire à l'opposition entre vérité et mensonge,
    et entre le bien et le mal.
    Et Platon a su ériger le Bien en une valeur absolue.
    Ce qui est le plus grand coup de force de tous les temps.
    La preuve même ceux qui font le mal, le font sous couvert du bien.
    Comment s'y prennent les philosophes ?
    En léguant une oeuvre à leur descendance.

     _ le langage est source de manipulation.

     _ Rousseau Contrat Social ch.III : Du droit du plus fort

     3) Nous ne sommes prisonniers ni du langage ni de la langue :

     Certes, nous sommes souvent victimes du langage.
    Pourtant, lorsque le " soupçon " s'insinue, il devient possible d'y remédier.
    L'effort de Nietzsche de philosopher n'est-il pas l'indice de cette libération ?
    Il est possible de réformer (collectivement) le langue et notre vision du monde :
    C'est ce que montre assez clairement le texte de L.Febvre Le problème de l'incroyance (p.182 Grateloup)
    Cependant les transformations collectives d'une langue ne sont pas voulues et conscientes.
    Et si l'évolution est collective et "involontaire", peut-on être assuré que cette évolution se fera en dehors de toute idéologie ?
    De sorte que changement ne signifie pas ispo facto délivrance.

     Benvéniste "Catégories de pensée et catégorie de langue" (Ch.6) (dernier paragraphe)

     Benvéniste se prononce sur la question restée en suspens :
    Sommes-nous prisonniers de la vision du monde véhiculée par notre langue ?

     Benvéniste ne le pense pas.
    La preuve réside dans la possibilité de raisonner de façon identique quelque soit la langue.
    La langue n'empêche pas d'adopter la même démarche, la même forme de raisonnement :
    " C'est un fait que, soumise aux exigences des méthodes scientifiques, la pensée adopte partout les mêmes démarches en quelque langue qu'elle choisisse de décrire l'expérience. En ce sens, elle devient indépendante, non de la langue, mais des structures linguistiques particulières."
    Benvéniste souligne le fait que le chinois soit capable "d'assimiler les concepts de la dialectique matérialiste (...) Sans que la structure de la langue chinoise y fasse obstacle."

     Si l'on s'en tient aux exemples de Benvéniste, il apparaît que :
    toute langue peut "intégrer" n'importe quelle pensée ;
    aussi n'y a-t-il pas une structure propre à la langue qui fasse obstacle.
    C'est le signe de la grande souplesse de la langue et de la pensée.

     Mais cette souplesse est-elle aussi complète que l'on veut bien dire ?
    Certes, adopter une démarche scientifique ne pose pas de problème.
    Mais sommes-nous certains qu'en posant les problèmes dans une certaine langue on ne risque pas de les poser d'une façon déterminée ?
    Autrement dit, si la langue n'est pas un obstacle à la réception d'une pensée prticulière, n'est-elle pas cependant incapable de produire certaines pensées particulières ?
    La langue chinoise aurait-elle pu inventer des concepts relevant du matérialisme dialectique ?
    Benvéniste ne répond pas nettemement à cette question.
    En effet, il poursuit en écrivant : " Aucun type de langue ne peut par lui-même et à lui seul ni favoriser ni empêcher l'activité de l'esprit. "
    Il est incontestable que toute langue permette l'expression de la pensée.
    Mais une langue particulière est-elle capable d'inventer n'importe quelle pensée ?
    Autrement dit, ne fallait-il pas parler grec pour inventer la métaphysique ?
    La question demeure intacte.

     En écrivant que " la structure linguistique du grec prédisposait la notion d' "être" à une vocation philosophique ", Benvéniste ne veut pas dire que les penseurs de langue grecque étaient contraints d'accorder un rôle central à l'être.
    Mais, cette découverte était vraisemblable en raison de son rôle opératoire dans la langue.
    Chaque langue favorise certaines recherches en vertu de ses particularismes.
    Autrement dit, chaque langue favorise certaines recherches et certaines découvertes ;
    de même, elle peut sans doute aussi favoriser certains égarements.

     Dès lors, on peut supposer qu'une pensée qui se laisse traduire dans une autre langue est une pensée qui porte sur les choses telles qu'elles sont, au lieu d'être une production artificielle issue d'un jeu de langage.

     Enfin, nous ne sommes pas prisonniers si nous pouvons forger notre langue
    et dans une moindre mesure, forger son propre style.
    Il est possible de "réformer" individuellement la langue
    en exprimant sa singularité.
    C'est en particulier ce que fait le poète : Mallarmé Crise de vers
    Il est toujours possible d'adopter un style personnel, de faire dire au langage, ce qu'il oublie de dire.
    Si Nietzsche n'a pas renoncé à écrire, c'est précisément parce que l'adoption d'un style personnel (aphoristique, contradictoire, dispersé) lui permettait de casser les compréhensions trop " automatiques " du discours.

     


    Conclusion générale :

    L'élément central du langage ne réside-t-il pas essentiellement dans son caractère conventionnel (ni nécessaire, ni arbitraire mais libre et obligé) ?
    En effet, cette convention fixée au niveau du groupe social est à la fois un carcan sans être rédhibitoire puisque l'on peut toujours contribuer à réformer le langage ;
    de plus, il est source de liberté car il nous donne la maîtrise du monde.
    Elle est un carcan puisqu'elle impose dans un premier temps la soumission à une langue et à une certaine vision du monde (fruit d'une tradition, d'une sédimentation, d'une richesse) dont on a d'autant moins conscience que l'on ne s'est pas soi-même élevé à la maîtrise de ce langage et de cette vision du monde.

     

    Source : http://philolycee.free.fr

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